Rendez-vous : chapitre 2

A lire d’abord : Chapitre 1

~ RENDEZ-VOUS ~

Chapitre 2

La lumière s’éteint toujours trop tôt quand je monte les escaliers. J’ai beau courir vite, dès que j’arrive au deuxième étage le minuteur de l’éclairage s’arrête et je me retrouve dans le noir devant la porte de nos voisins du dessous. Je cours toujours en montant les trois escaliers en posant mes pieds qu’une marche sur deux. C’est devenu une habitude, car je suis très fort, rapide et athlétique pour mon âge et c’est une manière comme une autre de rester au top. Cette année, j’ai carrément gagné le prix de la journée sportive de tout le lycée. Je n’arrivais  pas à croire qu’à treize ans je pouvais battre des gars qui en avaient presque vingt.

En même temps, c’est la seule discipline dans laquelle j’excelle. Depuis que je suis arrivé dans ce pays ma vie a complètement changé. D’un garçon tranquille, assez sûr de lui, qui se fondait parfaitement dans la foule des élèves, je suis devenu un exclu. Les garçons me recherchent systématiquement pour se battre avec moi, mes notes me permettent chaque année à peine de passer en classe supérieure, je subis quotidiennement un racisme subtil et j’ose à peine regarder les filles, surtout celles que j’admire de loin et sur lesquelles je fantasme. Même mes cheveux ont changé. En un an, mes cheveux lisses et blonds sont devenus bruns et bouclés.

Je n’aime pas du tout ma vie. Mon père est resté dans mon pays de naissance, Israël, et je n’ai plus de nouvelles de lui depuis déjà 8 ans. Ma mère travaille tous les jours et je ne la vois qu’à l’heure du dîner et un peu le week-end. Je suis un enfant à clé car, comme il n’y a jamais personne à la maison, j’ai toujours la clé de l’appartement avec moi. Je passe mon temps dehors avec des amis qui n’ent sont pas vraiment. Je suis un sportif, certes, mais ce n’est qu’un façade fragile. En plus, depuis que ma mère m’a obligé à arrêter le sport pendant 6 mois pour étudier la Torah et préparer ma bar-mitsva, j’ai perdu mon souffle et j’ai beaucoup beaucoup du mal à le retrouver. Mon ancienne vie me manque tellement que j’ai carrément occulté ma langue maternelle, déjà trois semaines après mon arrivé à Amsterdam. Mes performances sportives et mon apparence plutôt avantageuse masquent le mal-être profond que je vis au quotidien.

Il y a quelque chose qui ne va vraiment pas avec moi. Je ne me sens chez moi nulle part. Je suis comme un extraterrestre sur une planète étrangère ou comme un squatteur occupant illégalement un endroit qui n’est pas le sien. J’ai l’impression de devoir courir tout le temps et marcher sur la pointe des pieds, vivant à un rythme supérieur au mien et obéissant à des exigences pour lesquelles je ne suis pas assez performant. De plus, quelque chose de profond en moi m’empêche de m’adapter pour me faire aimer. En même temps, paradoxalement, je fais tout pour être vu, apprécié et choisi. C’est tellement compliqué que j’ai l’impression d’avancer avec un poids énorme sur le dos. Mes parents sont des survivants de l’Holocauste et peu de membres de ma famille ont survécu. Ma mère a régulièrement des crises nocturnes liées à son expérience traumatisante. Ça aussi fait partie de ma vie quotidienne et s’ajoute à mon fardeau personnel. Je suis tout simplement trop différent des autres et je n’ai vraiment pas envie d’être là.

Ils me font peur, mes voisins. Lui, Han, doit avoir une cinquantaine d’années et il a la maladie d’Alzheimer. J’ai compris qu’il est passionné par Paris et dans la cage d’escalier il y a une immense carte dessinée de cette belle ville. Chaque fois que je passe devant, je m’en imprègne un peu plus. C’est surtout la place de l’Étoile qui attire mon regard, car il est juste à ma hauteur. Han surgit de temps en temps comme ça, de nulle part. Il s’approche de moi rapidement et à mon goût un peu trop agile pour un vieux. D’une voix forte et avec un bras levé il proclame : « Maintenant je sais ce que j’ai ! » Cela me fait toujours flipper, car quand il fait ça il a vraiment l’air d’un fou furieux. Du coup, Rina l’interdit d’ouvrir la porte aux gens. Je le fais souvent, toquer à la porte. Non pas parce que je suis masochiste, mais parce que j’aime beaucoup leur chienne, Floortje. C’est un labrador noir gentil et bien rond avec qui j’aime aller jouer au parc près de la maison. Elle est toujours gentille avec moi et heureuse de me voir.

La voisine s’appelle Rina et je trouve qu’elle ressemble vraiment à une sorcière. Elle s’habille avec des vêtements sombres, a les traits du visage émaciés et avec son œil de verre elle me fait autant peur que son mari. Elle m’arrête souvent quand je passe devant son appartement. Pourtant, je fais tout pour ne pas faire de bruit. Pour éviter que les voisins m’entendent monter, j’allume souvent même pas la lumière pour éviter l’enclenchement bruyant du mécanisme électrique. Quand, malgré mes précautions, la porte s’ouvre et que la tête à l’œil de verre apparaît, poli comme je suis, je l’écoute toujours… avec impatience. Elle me raconte sa vie d’avant, la maladie de son mari et moi je lui parle du temps que je passe avec Floortje dans le parc.

Elle me dit régulièrement que je ne suis pas comme les autres, que je suis différente, que j’ai quelque chose de spécial et de précieux. Même si je ne sais pas exactement ce qu’elle veut dire, ni quoi en faire, je sais que c’est vrai…

A suivre…

∞❤️∞


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